ANDREE BOULAY : Advienne que pourra: Mémoires implicites – Sous un ciel couvert — andreeboulay.ca

rayonner sa beauté

Extrait

Première partie – Sous un ciel couvert

Chapitre 1

La vie, insensiblement, s’amusait à la projeter au coeur même de ses tranchées les plus secrètes.  Mais pourquoi en était-elle là? 

La jeune femme refusait d’admettre qu’elle était plongée au coeur d’un pareil gouffre émotionnel.  Tout cela n’était pas réel!  Elle, qui avait été choyée par la vie… elle, qui avait vécu une enfance idyllique… elle, qui avait tout pour être heureuse…  Elle ne parvenait plus à réfléchir.  Elle ne parvenait plus à prendre de décisions.  Le simple geste de se laver était presqu’un effort surhumain.

Pourtant, en ce 7 juillet 2010, elle déambula à travers multiples corridors, grimpa au moins quatre étages par des escaliers abrupts, avant d’arriver à ce fameux rendez-vous; celui qui allait changer le cours de sa vie. 

Enfin à destination, Marie-Michelle pouvait maintenant lire le nom apposé sur la vignette fixée à la porte :

« Dr Roch Ladouceur, M. Ps. »

« Quel nom contradictoire, pensa-elle.  Il n’y a qu’un psy qui peut porter un nom comme celui-là!  Roch Ladouceur!  Comme si le roc pouvait inspirer de la douceur.  La vie se fou carrément de ma gueule!  Ils doivent se tordre de rire là-haut!  D’ailleurs, je crois que je les entends! Mon Dieu!  Quelle galère! » ruminait-elle, en son for intérieur.

Somme toute, elle en était là, car, selon l’avis du Dr Grenier, son médecin de famille, le traitement à la fluoxétine prescrit pour sa dépression ne pourrait être complet et efficace que s’il était accompagné d’une thérapie.  « Efficace » avait donc été le mot magique pour que la jeune femme accepte le compromis.

Surgissant de ses pensées, elle examina les lieux.  Tout, dans cet environnement, lui semblait terne et austère, dépersonnalisé.  Le reflet de mon état d’âme, pensa-t-elle, et encore une fois les larmes lui montèrent aux yeux.  Si elle avait pu les retenir, tout cela ne serait pas arrivé!  Trop souvent, le simple regard d’une personne significative pour elle suffisait à déclencher un torrent de sanglots. 

Enfin, elle se décida et ouvrit la porte.  Une secrétaire, aussi terne que le décor, était assise devant un écran d’ordinateur, derrière un comptoir vétuste surplombant la minuscule salle d’attente du cabinet.  « Oh my God!  Par où puis-je m’enfuir? »   pensa-t-elle.  Mais ses pieds refusaient de bouger.  Elle restait là, immobile, les yeux hagards. 

La femme lui sourit et lui demanda :

— Que puis-je pour vous, mademoiselle? 

Quel contraste!  Une quiétude émanait de cette voix chaleureuse!  Une voix ressemblant étrangement à celle de sa mamie.  À nouveau, les larmes lui montèrent aux yeux.

— J’ai rendez-vous avec le Dr Ladouceur à 13h30, répondit Marie-Michelle, avec un serrement dans la gorge. 

Toujours avec son sourire immensément chaleureux, la femme renchérit :

— Mademoiselle Morin, je suppose? 


Chapitre 2

Dimanche, 8 avril 1984, 8 h 00.  Le soleil venait à peine de montrer ses doux rayons et s’amorçait une journée printanière exceptionnelle.  Mais pour Jean-Michel Morin, cette journée était plus qu’exceptionnelle.  C’était la journée de la naissance de son premier enfant. 

Déambulant, sans but précis, dans les corridors du département de natalité du centre hospitalier de Val-d’Or, le jeune homme, tel un paon fier et majestueux, savourait son bonheur et le partageait généreusement avec quiconque croisait sa route. 

En apercevant le téléphone public, il reprit quelques peu ses esprits et réalisa qu’il était temps d’appeler ses parents et sa belle-mère pour les informer de la nouvelle. Tous, surpris mais très heureux, s’étaient immédiatement mis en route vers l’hôpital.  Mais, Jean-Michel, surexcité, n’avait pu les attendre;  amusées, les infirmières en service ce matin-là  se réjouissaient de voir ce nouveau papa se pavanant, sourire aux lèvres, offrant un cigare bordé d’un ruban rose à toutes âmes qui vivent. 

À exactement 4 h 22, Anne-Marie Auclair avait donné naissance à une belle petite fille de 7 livres 7 onces, en parfaite santé.  Malgré le stress engendré par les tristes événements des dernières semaines, le travail s’était bien passé et l’accouchement s’était réalisé sans encombre, en deçà de douze heures.  Jean-Michel, présent et concerné, avait supporté sa conjointe au meilleur de ses connaissances.  Ce dernier avait assisté à toute l’intervention et l’obstétricien lui avait même décerné l’honneur de couper le cordon ombilical.

Évidemment, lorsque le nouveau-né fut déposé sur la poitrine de sa maman, Jean-Michel était tout près.  Il ne voulait rien manquer.  Frémissant d’émotions, il saisit tendrement la main que lui tendait sa merveilleuse compagne de vie et tous deux, le coeur rempli d’une exaltation profonde, admirèrent ce petit miracle qui gigotait doucement sous leurs yeux ébahis.  Les heureux parents pleuraient à chaudes larmes tellement leur bonheur était vif. 

Toutefois, cette douce plénitude ne dura qu’un court instant. À peine quelques secondes plus tard,  l’infirmière praticienne, dévisageant les jeunes parents d’un regard compatissant, reprit doucement le bébé des mains d’Anne-Marie afin de compléter les procédures du protocole postnatal.  Rassurante, elle demanda à Jean-Michel de quitter les lieux pour lui permettre de terminer la toilette du poupon et aussi permettre à l’infirmier auxiliaire de transférer la nouvelle maman dans la chambre lui étant assignée; elle avait besoin de repos pour reprendre des forces, précisa-t-elle!

Docile, Jean-Michel embrassa furtivement Anne-Marie et, sans se retourner, exécuta la demande formulée.  Pour rien au monde il n’aurait voulu nuire à la bonne marche des opérations!  En deux temps trois mouvements, il se retrouva dans un corridor fade et froid contrastant beaucoup avec l’ambiance plus douillette de la salle d’accouchement.  Ressentant alors un petit creux dans l’estomac, il voulut aller casser la croûte.  Mais avant toute chose, il amorça la distribution des fameux cigares de circonstance et, ayant rapidement terminé sa joyeuse besogne, il put s’engager vers le chemin de la cafétéria.

Obnubilé par l’intensité de cet événement, il en bénissait chaque instant.  En vérité, croyait-il, la manne s’était tout simplement abattue sur lui. À commencer par cette invraisemblable histoire d’amour avec Anne-Marie Auclair qu’il ne réussissait toujours pas à s’expliquer.

En effet, pour quelle raison la plus belle et intelligente des jeunes femmes à des kilomètres à la ronde, issue d’un milieu plutôt bourgeois, celle-là même qui, courtisée par une pléiade de soupirant, l’avait choisi, lui, Jean-Michel Morin, non diplômé, issu d’une famille de la classe ouvrière, pour compagnon de vie.  Ainsi, contre toute attente et malgré leurs innombrables différences, leur amour avait su résisté aux pires tempêtes. 

Or, bien qu’elle ait récemment refusé de l’épouser, le jeune homme se consolait car, ne venait-elle pas de lui démontrer son attachement en lui offrant le plus grandiose des présents que la vie puisse offrir!  Une magnifique petite fille, en parfaite santé!  Et pour cela, il lui serait éternellement reconnaissant.  Alors, peu importe les petits travers de sa douce, il était prêt à tous les tolérer afin de préserver l’intégrité de sa famille.  Voilà son engagement!  Que cela plaise ou non à tous ses détracteurs!

— Bon matin Jean-Michel, ou devrions-nous dire, nouveau papa!  souhaita une voix familière.

— Ah!  Bonjour maman… papa!  répondit Jean-Michel, en sursautant quelque peu, soudainement extirpé de ses pensées.  Je ne vous avais pas entendu arriver!  continua-t-il, en leur tendant l’accolade.

— Toutes mes félicitations mon garçon!  répondit Marcel Morin, serrant fermement la main de son fils, le coeur rempli de fierté.  Te voilà enfin qui entre dans la vie de parent!


Chapitre 3

— Mamie!  Combien de farine on met dans le plat?

Comme toutes les petites filles de quatre ans, Marie-Michelle adorait faire la cuisine et, surtout, surtout avec sa mamie. 

— Attend une seconde mon ange, mamie s’en vient!  Bon!  Tu veux bien m’aider?

— Oui!!!

— Alors coquine!  Prend la tasse à mesurer et la cuillère en plastique.  C’est fait?

— Oui!!!

— D’accord!  Comme une grande fille, tu vas utiliser la cuillère pour prendre de la farine dans le pot de farine de mamie.  Ensuite, tu vas verser la farine dans la tasse à mesurer jusqu’au chiffre deux. Tu as bien compris?

— Oui!  Je mets de la farine jusqu’au chiffre deux!

Marie-Michelle, les yeux brillants de fierté, s’affairait promptement à la tâche mais, dans son empressement, elle échappa de la farine sur le comptoir. 

— Oups!  J’ai fait un petit gâchis, mamie!  Tu n’es pas trop fâchée?

Depuis le vide immense qu’avait provoqué la mort tragique de son Robert, Rose-Aimée avait jeté un total dévolu sur sa petite-fille.  Il faut dire que l’accident de la route qui lui avait pris l’homme de sa vie, était survenu à peine quelques semaines avant la naissance de Marie-Michelle. 

Rose-Aimée n’oubliera jamais la voix du sergent Vincent Dessureault de la Sûreté du Québec qui, le 31 janvier 1984, lui annonçait que son mari venait d’être victime d’un accident de la route et qu’il était décédé.  Son cœur s’était comprimé dans sa poitrine, jusqu’à lui faire mal; elle avait refusé d’y croire. 

À son arrivée à l’hôpital, Paul Dugas, un ami de Robert, l’attendait, visiblement secoué.  Il l’accompagna auprès de son mari.  Lorsqu’elle aperçut Robert sur le brancard, Rose-Aimée n’eut aucune réaction;  c’était comme si le temps, à cet instant précis, avait été suspendu.  Après quelques secondes interminables, elle sortit finalement de sa torpeur, se tourna vers ce dernier et lui demanda :

— Qu’est-il arrivé Paul?

Avec un pincement au coeur, il lui raconta :

— J’ai tout vu Rose!  Comme à l’habitude, il y avait beaucoup de trafic sur la 117, mais en plus, ce soir, il y avait cette maudite glace noire.  Les policiers de la Sûreté m’ont dit que Bob suivait un fardier de bois lorsque, apparemment, un bon morceau de glace s’est bêtement détaché de la remorque et est allé fracasser son windshield.  On était à la hauteur de la courbe de la « Camflo »quandj’ai vu qu’il perdait le contrôle de son véhicule.  Son pick-up a traversé sur l’autre voie et a fait plusieurs tonneaux avant de s’immobiliser dans le fossé.  Aussitôt que j’ai eu une chance,  je me suis arrêté sur l’accotement pour appeler les secours et aller voir si je pouvais lui venir en aide.  Lorsque je suis arrivé à côté du pick-up, Bob était toujours en vie, mais du sang sortait de sa bouche.  Je lui ai pris la main et lui ai dit de tenir bon, que les secours s’en venaient.  Il m’a fait comme un signe pour que je m’approche; il n’était pas capable de parler très fort et je crois qu’il voulait que je l’entende comme il faut.

Paul s’arrêta un instant pour voir si Rose-Aimée était toujours avec lui.  Encore sous le choc, elle le regardait sans le voir et l’écoutait sans l’entendre.  Avant de poursuivre, il s’assura qu’il avait toute son attention et prit un air solennel:

— Il m’a dit : « Dis à ma Rose que je m’excuse de la quitter de cette façon et demande-lui de me pardonner.  Dis-lui aussi d’embrasser la petite pour moi. »  Ce fut ses dernières paroles… 

Troublé, Paul hésitait à poursuivre… mais, même s’il pouvait sentir à quel point Rose-Aimée était accablé, il devait terminer sa phrase…

— Une seconde plus tard, j’ai vu la vie quitter son corps… c’était fini… 

Impuissant, ce dernier ne savait que faire.  Il en profita pour se racler la gorge un bon coup afin de masquer une voix  de plus en plus chevrotante d’émotions. Il voyait cette femme, si fragile… et tout cela lui crevait le coeur.  Il aurait tant préféré que Bob ne soit pas décédé dans ce stupide accident. 

Empreint  d’un élan de générosité, il voulut réconforter Rose-Aimée.  En lui prenant la main, il lui dit, doucement :

— Tu sais Rose, Bob c’était vraiment un bon gars et aussi mon meilleur chum.  Je suis désolé.  Dis-le-moi si jamais tu as besoin de quelque chose…

C’est alors qu’une petite voix chatoyante vint libérer Rose-Aimé de ses pensées.

— Mamie!  Tu n’es pas trop fâchée? renchérit Marie-Michelle. 

— Non! Non! Mon ange!  Veux-tu aller chercher un Scott Towel, s’il te plaît?  Je vais t’aider à nettoyer.  

Pour Rose-Aimée, Marie-Michelle était vraiment un ange, son ange.  Lorsqu’elle était en présence de sa petite-fille, elle avait toujours cette impression étrange que Robert était là, lui aussi.  Comme s’il était là pour veiller sur cet enfant. 

Un jour, elle discuta de cette impression avec ses copines du scrabble mais, bien entendu, elles se moquèrent un peu : « Si cela peut te faire du bien de croire à ces choses, alors, pourquoi pas! » disaient-elles.  Mais Rose-Aimée était convaincue que son cœur ne pouvait la tromper…

Marie-Michelle revint avec son Scott Towel en sautillant.

— Hum!  Ça sent déjà bon, mamie!

Mais aujourd’hui, étrangement, le torrent de joie de vivre de la fillette laissait Rose-Aimée pratiquement indifférente.  Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait.  Depuis quelques semaines, elle n’avait plus de force et se sentait tellement fatiguée; ses batteries étaient complètement à plat. 

Intuitivement, Rose-Aimée ressentait que cela n’était pas normal.  Cette situation devenait de plus en plus stressante.  Mais, elle était bien loin de se douter que le destin lui concoctait une surprise de son cru.  En effet, elle partirait bientôt rejoindre son Robert car, tel un éléphant dans un magasin de porcelaine, le cancer émergeait en son sein et entamait son action dévastatrice. 

Pour Rose-Aimée, le décompte fatal était indubitablement amorcé…


Chapitre 4

La secrétaire invita Marie-Michelle à s’asseoir dans la salle d’attente pendant qu’elle avisait le Dr Ladouceur de son arrivée.  Par réflexe, Marie-Michelle saisi une des revues éparpillées de façon désordonnée sur les chaises meublant l’espace restreint.  Elle s’assit et commença à feuilleter distraitement un magazine choisi au hasard, mais replongea aussitôt dans ses pensées, tentant désespérément de faire le point sur sa situation actuelle. 

Certitude étant, elle était en arrêt de travail depuis déjà six mois.  Conséquemment, elle se sentait complètement perdue; comme lorsque sa mamie était décédée.  Elle avait le sentiment de régresser à cette époque; l’époque où elle avait six ans.  Et là, maintenant, elle se trouvait de nouveau confrontée à des émotions inexplicables.  Et la voix de cette femme qui résonnait à ses oreilles avec autant de familiarité… c’était troublant! 

Mais, ce qui était le plus troublant, c’est qu’elle, Marie-Michelle Morin, brillante bachelière en administration des affaires, promise à une carrière prospère, fierté de la famille, se retrouvait mentalement accablée, et cela, suffisamment, pour ne plus être fonctionnelle au travail.  Pourtant, ce qui lui était arrivé n’était pas si dramatique.  En tous cas, beaucoup moins dramatique que la mort tragique de son papi.

— Mademoiselle Morin!  appela le Dr Ladouceur. 

Marie-Michelle sursauta.  Elle leva les yeux et aperçu, dans l’embrasure d’une porte, un homme de taille moyenne, assez mince, vêtu d’un habit gris foncé bon marché, visiblement au début de la quarantaine, cela, validé par des cheveux sel et poivre légèrement parsemés.  Il correspondait totalement avec l’allure de la clinique; modeste, disons-le, et évidemment, pour demeurer poli! 

Mais, ne jugeons pas sur les apparences, lui dirait sa mère, car, suite à une observation objective,  elles s’avèrent presque toujours trompeuses.  Mais là, Marie-Michelle n’avait pas envie d’observer objectivement.  Elle avait envie de faire comme sa mamie et écouter son coeur, quitte à se tromper. 

L’homme lui sourit et l’invita à le suivre. 


Chapitre 5

— Allô Monsieur! s’exclama Marie-Michelle en entrant dans la chambre d’hôpital. 

— À qui parles-tu? lui demanda sa mère. 

— Mais, avec le grand monsieur dans la chambre de mamie! répondit la petite fille avec étonnement. 

Visiblement contrariée, Anne-Marie dû prendre une grande respiration afin de ne pas s’emporter.  Cette situation avait assez durée!  Sur un ton très agacé, elle gronda Marie-Michelle :

— Je ne vois personne dans la chambre de mamie, Marie-Michelle, et, c’est parce qu’il n’y a personne dans la chambre de mamie.  Tu vas cesser d’inventer des choses qui n’existent pas! 

Surprise par la réaction de sa mère, Marie-Michelle insista, les larmes aux yeux:

— Mais, maman!  Le monsieur, il est là!  Juste à côté du lit de mamie!  Il nous regarde! Pourquoi tu ne le vois pas, maman? 

Anne-Marie finit par s’énerver :

— Marie-Michelle, ça suffit!  Je t’interdis de parler de ce monsieur imaginaire!  Tu as compris!  sermonna-t-elle, en haussant le ton de sa voix. 

Réveillée par le bruit, Rose-Aimée tressaillit et ouvrit les yeux. 

— Que se passe-t-il? demanda-t-elle d’une voix presque éteinte.  

— Mamie! s’exclama Marie-Michelle en gambadant jusqu’au lit. 

Rose-Aimée jeta un regard interrogateur vers sa fille pour tenter de comprendre la situation, mais décida de garder ses forces afin de passer du temps de qualité avec sa petite-fille.

— Bonjour mon ange!  Comment vas-tu aujourd’hui?  dit-elle, en ouvrant les bras afin d’accueillir l’enfant.

Avant de répondre, Marie-Michelle se blottit goulûment dans les bras de sa mamie.  Après un instant, elle releva la tête et regarda le tendre visage de la vieille femme.  Comme elle la trouvait belle!  Elle lui caressa la joue et avec un large sourire, lui répondit :

— Je vais bien, mamie. Et toi?  C’est quand tu vas sortir de l’hôpital? lança-t-elle, d’un trait.

Au même moment, Jean-Michel franchit le seuil de la porte. 

— Enfin! Te voilà!  s’exclama Anne-Marie. Veux-tu aller me chercher une bouteille d’eau à la cafétéria!  Et amène la petite avec toi! 

Le ton d’Anne-Marie ne trompait aucunement Jean-Michel; il savait exactement ce qui n’allait pas.  En effet, la directrice de l’école les avaient convoqués tous les deux, la veille au soir.  Elle voulait leur fait part de ses inquiétudes face au comportement de Marie-Michelle. Elle fut franche avec eux; certains parents d’élèves de la classe s’étaient plaints de leur fille.  Ils racontaient que leurs enfants refusaient d’aller au lit car ils avaient peur qu’un fantôme ne vienne les voir durant la nuit.  Lorsque les parents demandaient des explications, ces derniers racontaient que Marie-Michelle affirmait, à qui voulait l’entendre, qu’elle voyait un grand monsieur dans la chambre d’hôpital de sa mamie.  Elle disait qu’il était déjà venu à l’école et qu’il pouvait venir dans toutes les maisons.  La directrice croyait que la fillette était quelque peu perturbée par la maladie de sa grand-mère et avait proposé, à Jean-Michel et Anne-Marie, de la faire évaluer par la psychologue de la commission scolaire.

— Viens Marie.  On va aller à la cafétéria chercher de l’eau pour maman! dit Jean-Michel, s’empressant d’exécuter la demande de sa femme.  

Sans un mot, Marie-Michelle prit la main de son père et quitta la chambre avec celui-ci.  Après quelques pas dans le corridor, elle s’arrêta net.  Brusquement, elle lâcha sa main et retourna vers la chambre en courant.  Elle avait oublié Guigou, son toutou préféré.  Lorsqu’elle franchi le seuil de la porte, la fillette vit sa mère, le visage rouge de colère, qui enguirlandait sa mamie et, malencontreusement, elle surprit une partie de leur conversation.

— … tu vas cesser de l’encourager à croire toutes ces folies!  D’ailleurs, il est peut-être trop tard!  Elle passe déjà pour une folle à l’école!  La directrice nous a convoqués pour nous dire qu’elle racontait toute sorte de niaiseries et que les autres enfants avaient peur d’elle!  Qu’est-ce-que tu veux?  Que je sois obligé de la faire suivre par un psychiatre?

Intuitivement, Anne-Marie senti la présence de sa fille.  Cette dernière s’arrêta net lorsqu’elle s’aperçu que Marie-Michelle était revenu dans la pièce.  À l’air ébahi de la fillette, elle comprit qu’elle avait assisté à une partie de la scène.  Son visage passa alors du rouge écarlate au blanc le plus limpide.  Mal à l’aise, elle ne put s’empêcher de foudroyer son conjoint du regard.  Mais ce dernier n’y était pour rien.  Il ne pouvait que constater les faits, impuissant.  La voix chancelante, Anne-Marie demanda à sa fille :

— Que fais-tu là, ma belle? 

Marie-Michelle fondit en larmes :

— J’avais oublié Guigou! dit-elle entre deux sanglots. 

La fillette n’avait pas vraiment compris tout le sens des propos de sa mère, mais, par contre, ce qu’elle avait compris, c’est que sa maman, encore une fois, s’était mise en colère contre sa mamie, et cela, par sa faute; une situation ayant pour principal effet d’accentuer la profondeur du gouffre affectif s’installant entre elles, au fil des ans.

Ce flot d’émotions avait littéralement épuisé Rose-Aimée.  Elle dû fermer les yeux afin de reprendre des forces.  Devant lutter contre la médication pour demeurer éveillée, il lui était extrêmement pénible de maintenir sa concentration.  Après quelques secondes, elle les rouvrit et, prenant un ton autoritaire, elle demanda à sa fille et à son gendre de quitter la pièce afin qu’elle puisse être seule avec Marie-Michelle.  Tous deux n’osèrent pas la contrarier et s’exécutèrent. 

Lorsqu’elle fut seule avec l’enfant, Rose-Aimée se chargea, tant bien que mal, de réparer les pots cassés.  Elle appela la fillette de sa voix la plus douce:

— Viens mon ange!  Viens t’étendre auprès de mamie!  dit-elle, en tapotant délicatement sur le matelas. 

Le visage boursouflé par les larmes, Marie-Michelle s’approcha du lit et se réfugia dans les bras de sa mamie adorée.  De sa voix la plus charmante, Rose-Aimée murmura à l’oreille de la fillette :

— Tu sais, moi aussi je le vois le grand monsieur.  Il est là pour moi.  Il est venu pour m’accompagner pour mon dernier voyage. 

— Mamie!  pleurnicha Marie-Michelle. 

— Chuuut!

De nouveau, Rose-Aimée dû fermer les yeux.  Afin de calmer la fillette, elle prit une mèche de ses cheveux bouclés qu’elle entrelaça entre ses doigts et poursuivit :

— Écoute-moi, maintenant!

— Oui, mamie!  répondit Marie-Michelle, rassurée. 

Tu sais, je suis très malade et je vais bientôt partir.  Mais, là où je serai, je veillerai sur toi.  Lorsque tu auras l’impression que je suis avec toi, ne t’inquiète pas, c’est normal.  Mais, malheureusement, ce n’est pas normal pour tout le monde. 

— Encore une fois, Rose-Aimée dû faire une pause. 

— Qu’est-ce que tu veux dire, mamie? questionna Marie-Michelle. 

— Mon ange, je n’ai plus beaucoup de temps.  Promets-moi d’être gentille avec ta maman et de l’écouter lorsqu’elle te demandera de cesser de parler du grand monsieur, supplia Rose-Aimée, à bout de souffle. 

— Je te le promets, mamie! dit Marie-Michelle, cherchant à plaire à tout prix. 

Grâce à un soubresaut d’énergie momentané, Rose-Aimée réussit à caresser le visage de cette enfant qu’elle adorait plus que tout au monde.  Elle lui sourit tendrement et poursuivit :

— Marie-Michelle, tu es et seras toujours mon ange.  Ma chérie, je t’aime de tout mon coeur.  Ne l’oublie jamais.  Mais maintenant, je suis très fatiguée.  Vas retrouver tes parents.  Je dois me reposer un peu. 

D’un bond, Marie-Michelle s’assied sur le rebord du lit et se laissa tomber lourdement sur le plancher.  Elle regarda sa mamie fermer les yeux et s’approcha doucement afin de l’embrasser sur la joue.  Avant de quitter la pièce, elle se retourna afin de la regarder encore une  fois. 

— À tantôt, mamie!  lui dit-elle. 

Le grand monsieur était là, toujours présent, veillant paisiblement sur la malade.  Marie-Michelle lui sourit.  Spontanément, il lui rendit son sourire.  Tout à coup, stupéfiée, la fillette remarqua que sa mamie, éblouissante, se tenait debout à ses côtés.  Évidemment, la petite ne comprenait pas ce qui se passait; comment l’aurait-elle pu!  Elle écarquilla les yeux, cherchant une explication… son petit cœur battait à tout rompre… 

Apparemment, Rose-Aimée, exténuée par tous ces efforts, venait de jouer son dernier acte.  Comblée par le sentiment du devoir accompli, la noble dame s’était laissé sombrer, tout doucement, dans un profond sommeil; un sommeil dont elle ne se réveillerait jamais…

— Que fais-tu là mamie?  questionna l’enfant, intriguée de voir sa grand-mère à deux endroits en même temps.

— Je dois partir mon ange!  Ne sois pas inquiète, je serai toujours avec toi! répondit Rose-Aimée, disparaissant progressivement.

— Mamie!  Mamie!  Ne pars pas!  s’écria la fillette en larme, se ruant vers le lit où reposait maintenant la dépouille de son aïeule.  Mamie!  J’ai besoin que tu restes avec moi! continua-t-elle, tapotant la main inerte de cette dernière, afin qu’elle se réveille.

À ce contact, un sentiment étrange traversa Marie-Michelle et elle comprit que sa mamie venait de mourir.  La fillette refusa catégoriquement cette évidence; sa mamie devait revenir!  Qui pourrait la rassurer lorsqu’elle aurait peur, qui pourrait la consoler lorsqu’elle aurait du chagrin, qui pourrait la faire rire lorsqu’elle serait triste, qui serait là pour elle, maintenant. 

Paniquée, elle chercha le grand monsieur du regard.  Ce dernier, toujours présent, s’apprêtait à quitter les lieux lorsque cette dernière l’interpella.

— Vous n’avez pas le droit de me prendre ma mamie!  Je vous déteste!  Vous êtes un méchant monsieur!  hurla-t-elle du haut de ses six ans.

Rien à faire!  L’homme, prodiguant un dernier regard bienveillant, s’évapora à son tour!  La fillette, le coeur meurtri, s’effondra, sanglotant énergiquement.  Frustrée, totalement dévastée, elle s’étendit en position foetale, près du corps inanimé de sa mamie adorée et, resta là, prostrée, incapable de faire un seul geste. 

Commençant à trouver le temps long, Jean-Michel avait entreprit d’aller voir si tout se passait bien entre Marie-Michelle et sa belle-mère.  Longeant le corridor menant à la chambre 426, il entendit, subitement, des pleurs qui semblaient venir de cet endroit.  Perplexe, il s’élança au pas de course afin d’atteindre son objectif le plus rapidement possible.  Arrivé à l’embrasure de la porte, il contempla un curieux spectacle; Marie-Michelle, recroquevillée en petite boule dans le lit, près de sa grand-mère, pleurant toutes les larmes de son petit corps.  Évidemment, se dit-il, quelque chose n’allait pas.  Visiblement ému par cette scène affligeante, Jean-Michel demeurait figé, incapable de réagir.

Ayant vu Jean-Michel quitter la salle de repos, Anne-Marie avait immédiatement emboîtée son pas.  Apercevant son conjoint immobile devant la chambre de sa mère, elle s’inquiéta et accentua la cadence.  Arrivée quelques secondes à peine après Jean-Michel, Anne-Marie fut témoin d’une scène plutôt pitoyable; une Marie-Michelle pleurnichant, étendue auprès du corps inerte de sa grand-maman.

— Mon Dieu!  Jean-Michel!  Je crois que ma mère est morte!  s’écria Anne-Marie, se précipitant vers le lit de la malade en le bousculant au passage.

— Tu crois? interrogea-t-il, en se hasardant précautionneusement à s’approcher de plus près.

— Qu’est-ce-que tu fais là, bon dieu? Va chercher l’infirmière! ordonna Anne-Marie à son conjoint, sur un ton exaspéré.

— Tu as raison! Je cours chercher l’infirmière! répondit Jean-Michel, quittant les lieux maladroitement.

Il faut toujours tout lui dire, se répéta la jeune femme intérieurement en hochant de la tête et expirant bruyamment.  Il m’énerve à la fin!  Prenant un court instant afin d’analyser la situation, elle décida qu’elle devait, dans un premier temps, extirper Marie-Michelle des bras de la morte… ce qui ne serait sûrement pas chose facile!  Mais bon!  Fallait bien que quelqu’un le fasse.  La petite ne pouvait tout de même pas rester cramponnée là éternellement!  Beurk!  Une morte!  Elle en avait des frissons dans le dos.

Debout Marie! commanda-t-elle à sa fille, impatiemment.

Non! répondit cette dernière, larmoyante.  Je veux rester avec mamie! ajouta-t-elle sans grande surprise, en s’agrippant encore plus fermement à la défunte.

Marie!  Sois raisonnable!  Mamie est morte, bon dieu!  Tu ne peux pas rester avec elle.  Mamie doit partir pour se faire enterrer.  Tu ne veux tout de même pas te faire enterrer toi aussi!  clama Anne-Marie, empoignant fermement un bras de la fillette pour la tirer hors du lit.

— Non! hurla Marie-Michelle en empoigna solidement la barre du lit et luttant farouchement afin de résister à la tentative de sa mère.

Ayant mal évalué la résistance qu’opposerait la petite, Anne-Marie, sans l’avoir consciemment prémédité, provoqua une escalade d’événements accidentels.   En effet, une légère moiteur s’était accumulée sur la paume de sa main.  Fatalement, en tirant de toutes ses forces, celle-ci dérapa sur la peau délicate de la fillette lacérant profondément  l’épiderme de son avant-bras.  En une fraction de seconde, Anne-Marie aperçut un amas de lambeaux de chair ensanglantés sous ses ongles. 

Horrifiée par ce spectacle inopiné, la jeune maman lâcha prise mais le contrecoup engendré par cette nouvelle manoeuvre entraîna le déséquilibre de Marie-Michelle.  Lourdement, le second bras de l’enfant se faufila alors entre le lit et la barre de sûreté demeurée levée et se coinça.  Comble de malheur, ce dernier choc fût suffisamment violent pour que la fillette dégringole lourdement de son perchoir et que son épaule subisse une dislocation. 

Apeurée, désorientée, Marie-Michelle hurla son désarroi.  Totalement anéantie par le départ de sa mamie adorée, la fillette souffrait, non plus seulement au plus profond de son âme, mais également dans son petit corps.  À travers des yeux noyés par un torrent de larmes provoquées par toute cette souffrance, elle entrevoyait sa mère qui tentait futilement de la calmer.  Pourquoi elle me déteste autant!  Pourquoi mamie m’a demandé d’être gentille avec elle, pensait-elle intérieurement.  Fort à parier que cet incident mélodramatique la marquerait à jamais!

Heureusement pour la fillette, son papa réapparut accompagné de deux infirmières.  Apercevant la petite en équilibre précaire par une épaule déboîtée ainsi que son avant-bras sanguinolent, l’une d’elle réagit promptement :

— Monsieur Morin.  Veuillez, s’il-vous-plaît, accompagner votre épouse hors de la chambre, dicta-t-elle.  N’ayez crainte.  Ma consoeur et moi, nous allons régler la situation!


SOURCE: BOULAY Andrée (2014), ADVIENNE QUE POURRA – Mémoires implicites, Éditions: Société des Écrivains, Extrait pp. 15 à 41

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